Chapitre 1 : la porte La porte était là. Vraiment là. Il l'avait examinée encore une fois avant de s'endormir. Ce geste devenu rituel faisait entrer Théo dans un sommeil profond juste après le passage de sa mère venant lui souhaiter bonne nuit. Elle l'embrassait tendrement sur le front, lui glissait quelques mots à l'oreille et repartait sur la pointe des pieds, non sans quelque inquiétude… En effet, Théo devenait parfois somnambule, toute la famille le savait. Mais souvent Théo jouait à l'être. Sans prévenir. Ainsi on n'osait pas le déranger ne sachant jamais s'il était en pleine crise ou s'il s'amusait. Son oncle, pour tenter de le guérir, lui avait peint sur la porte à deux battants du placard de sa chambre un immense palmier. Il posait, là, sur un ciel orangé que venait éclairer avec malice un soleil jaune citron. Il semblait bien que le citron s'était échappé du palmier. En tout cas, à défaut de corriger la manie de Théo, l'escapade du citron et la noble désinvolture du palmier encore ébouriffé de son demi-sommeil réchauffaient ses nuits. Son oncle avait dit à la famille : - Comme ça, s'il se réveille la nuit, il s'assiéra à l'ombre du palmier et il n'ira pas plus loin car il aura vite fait de s'endormir dessous. Pas vrai Théo ? Théo était toujours d'accord du moment qu'on ne l'empêchait pas de voyager dans ses songes. - Où c'est que tu l'as trouvé, ce palmier ? Demanda-t-il à son oncle. Je l'ai rapporté d'Algérie. D'Algérie ? Oui, d'Algérie ! - Ah ! Et… c'est comment l'Algérie ? Raconte-moi, s'il te plaît.. L'oncle fut fort embarrassé. Non pas qu'il ne sut pas quoi dire car il connaissait bien le pays pour l'avoir traversé en long et en large mais comment en quelques mots donner une image juste de ce pays qui l'avait tant marqué. Comment expliquer à un enfant de 13 ans l'inexplicable ? Le désert, ça s'expérimentait, ça ne se décrivait pas. On pouvait parler des gens mais il y avait toujours cette atmosphère qui enveloppait toute rencontre et qui était ineffable. - C'est grandiose, c'est.. c'est.. Je ne trouve pas de mots. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus? Les étoiles sont tellement proches de nos têtes que tu peux les attraper au vol. Les nuits sont si enivrantes que tu n'arrêtes pas de sentir et de t'imprégner de tous les parfums. Les gens te reçoivent comme si tu étais l'un des enfants du prophète, en toute humilité et en toute simplicité, dans toute leur majesté. Et puis maintenant il est temps que tu dormes. Demain, je t'en dirai un peu plus. Avant de s'endormir, Théo vérifia que son pantalon était bien posé par terre près du lit. Parfois, dans ses pérégrinations nocturnes, il enfilait son pantalon, non pas consciemment mais machinalement, comme le fait de mettre un pied à terre lorsqu'il se levait. Ce vêtement lui était plus que précieux car riche de toutes ses découvertes, de ses matériaux de survie et autres objets de la plus haute importance. Par exemple, les poches de devant étaient bourrées de choses qu'il ramassait par ci, par là, de bouts de bois, de cailloux colorés ou d'objets plus fonctionnels. C'est ainsi qu'on pouvait trouver une loupe pour faire du feu bien utile au cas où il se retrouverait sur une île déserte, hypothèse qu'il envisageait régulièrement. Egalement un canif parce que ça peut tout faire surtout s'il se retrouvait plongé dans la situation envisagée précédemment. Une torche pour y voir clair quand il fallait se repérer en pleine nuit. Une boussole pour ne pas perdre le nord. Un appareil photo pour apporter des témoignages précieux sur les moments palpitants, et parfois dangereux, qu'il vivait. De tous les objets qu'il avait dans ses poches, c'est peut-être celui qu'il chérissait le plus. Plusieurs fois par jour, il s'assurait que son appareil était toujours au fond de sa poche droite. Cet appareil à peine plus grand qu'une boîte d'allumettes lui avait été offert par son oncle et ne le quittait jamais, même à table. D'ailleurs, c'est là qu'il réalisait ses meilleurs portraits, peut-être parce que les personnes ainsi photographiées étaient plus préoccupées par le fond de leur assiette que par l'œil de l'objectif. Théo expliquait toujours à ses copains que l'appareil, c'était son esprit avant tout. Et clic ! Une photo ! Noémie, sa camarade de classe, lui rétorqua que c'était plutôt le prolongement de son œil. - Pas du tout. Tiens je te prends en photo sans regarder dans le viseur ! C'est mon esprit qui travaille. Regarde-moi dans les yeux. Clic ! Une photo ! Bien sûr, lorsque Noémie vit le tirage, elle se trouva un peu décentrée sur la photo. Il fallait même chercher un bras et une partie du visage hors du cadre. - Tu vois, c'est un appareil automatique qui réfléchit aussi. Il a dû vouloir corriger ta manie de toujours te mettre au milieu de tout. Et, du coup, il t'a mise sur le côté… Noémie ne fut pas du tout convaincue et lui assura que si le photographe n'y était pour rien, c'est que l'appareil était encore plus nul qu'elle le croyait. Théo était très satisfait de son appareil qui savait parfois remettre à leur place les personnes qui n'y étaient pas.
Chapitre 2 : l'étoile filante
Théo dormait depuis un bon moment lorsqu'il fut réveillé par une étoile filante. Elle avait ébloui la chambre et fait trembler le lustre. Le temps de se mettre sur son séant, il la vit s'enfoncer dans le bleu de l'oasis, là tout juste sous le palmier qui s'était redressé au bord de l'eau. Elle avait dû tomber à l'intérieur du placard. C'était sûr. Il écarquilla les yeux mais il n'aperçut aucune trace d'effraction. La porte paraissait intacte et le soleil avait à peine pâli. Malgré l'heure tardive, l'astre était toujours là mais le ciel s'était embrasé. Il était devenu tout rouge comme s'il avait eu trop chaud. A moins que le soleil n'ait eu peur… Théo tenta de se rendormir mais en vain. Il imaginait l'Algérie avec des champs d'étoiles parfumées et des gens en gandoura qui partaient en procession sous des palmiers qui se courbaient à leur passage. Il apercevait tout cela. Il se voyait même au-devant de la procession, avançant sous une pluie d'étoiles filantes que lançaient les enfants du haut des palmiers. Brusquement, il n'y tint plus et se leva. Il ne savait pas quelle heure il était mais la nuit semblait bien avancée. Il s'approcha silencieusement des portes de son placard et les effleura de la main. Elles sentaient encore la peinture à l'huile. Le palmier n'avait pas bougé. Tout doucement, il fit manœuvrer les poignées des portes. Les deux battants s'ouvrirent sur le placard. Il ne voyait rien. C'était encore plus noir que de coutume mais il est vrai qu'il n'allait jamais dans le placard la nuit. Il scruta l'obscurité et peu à peu, il put distinguer le mur et la penderie. Néanmoins, il revint à son lit et enfila son pantalon. Il aurait peut-être besoin de sa torche et, peut-être, d'un bout de ficelle pour attacher l'étoile à son pantalon. Qui sait ? Il retourna dans le placard et s'agenouilla pour examiner le sol à la recherche du moindre indice. Le plancher était fait de lattes mal ajustées. Il caressa le sol de la paume de la main mais il ne ramena que de la poussière et quelques moutons. Il comprit alors pourquoi sa mère lui demandait toujours de compter les moutons avant de s'endormir. Elle en avait mis plein le placard. Mais peut-être qu'aussi bien elle n'en savait rien car il aurait été plus simple de les compter en plein jour. Enfin, les mamans sont toujours mystérieuses. Il toucha également le bas de la paroi. C'était un crépi grossier mais il n'y avait rien sinon quelques aspérités et un bout de pierre qui dépassait. C'est la première fois qu'il repérait sa présence. Théo se demanda s'il ne s'agissait pas d'un morceau de l'étoile filante. Il tenta de l'arracher du mur mais ses efforts restèrent infructueux. Il insista et dans le placard s'arc-bouta des pieds pour avoir une meilleure prise. Il renouvela ses efforts et tira de toutes ses forces mais la pierre semblait bouger à peine. Il réussit néanmoins à la soustraire du mur de quelques centimètres. Elle ne ressemblait en rien à une étoile. Bien qu'il n'en ait jamais vu de près sauf sur un sapin de Noël mais celles-ci ne comptaient pas. La pierre qu'il avait entre ses mains était beaucoup trop oblongue pour être un objet céleste. Mais peut-être que dans sa trajectoire, il avait perdu ses branches. Comment savoir? Soudain, il poussa un cri. Le sol, sous ses pieds, s'était dérobé.
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